Fable
Les soeurs jumelles aux Sources du Monde

Image créée par Sylveen S. Simon - 19/05/2026
On raconte qu'au seuil où les âmes se défont de leurs ombres, là où le temps n'a plus de prise, deux sœurs jumelles arrivèrent simultanément.
Elles avaient traversé ensemble la même vie terrestre, mais leurs cœurs ne portaient pas le même poids.
Devant elles s'ouvraient deux sources éternelles.
À gauche, Léthé, le fleuve du sommeil, dont l'eau laiteuse glissait sans bruit comme un drap tiré sur la mémoire. Son murmure promettait le repos, un repos si profond qu'il ressemblait à une douce disparition.
À droite, Mnémosyne, la source claire, dont chaque goutte scintillait comme un éclat d'aube. Son eau vibrait d'une lumière ancienne, comme si elle contenait le souvenir du premier souffle du monde.
Les deux sœurs se tenaient la main. Elles se ressemblaient comme deux reflets, mais leurs âmes, elles, n'étaient pas jumelles.
La première, Éliane, avait les yeux lourds.
On aurait dit qu'elle portait mille nuits sans sommeil.
Elle regarda Léthé comme on regarde un lit après une longue errance.
— Je veux dormir, murmura-t-elle. Je veux que tout s'efface. Je suis trop fatiguée pour continuer.
Sélia, sa sœur, serra sa main.
— Si tu bois, tu oublieras tout. Tu recommenceras une nouvelle vie sur Terre sans savoir ce que tu as déjà appris. Tu perdras ton propre fil.
Éliane sourit tristement.
— Je n'ai plus la force de porter ce fil. Je veux la paix, même si elle est faite d'oubli.
Et avant que Sélia ne puisse la retenir, Éliane se pencha et but l'eau de Léthé.
Son regard se vida comme une lampe qui s'éteint doucement.
Elle partit sans se retourner, légère comme une feuille portée par le vent des renaissances.
Sélia resta seule.
Le silence autour d'elle était si vaste qu'il semblait peser de tout son poids sur ses épaules.
Alors une voix s'éleva, vibrante comme une eau profonde.
— Tu ne pouvais pas la retenir.
Sélia se retourna. La source de Mnémosyne brillait d'une lumière intérieure.
— Pourquoi l'as-tu laissée partir ? demanda Sélia, la gorge serrée.
— Parce que nul ne peut éveiller une âme qui cherche le sommeil, répondit Mnémosyne. Ta sœur n'a pas fui la vérité : elle a cherché le repos. Laisse-la dormir. Elle reviendra quand son heure sera venue.
Sélia baissa les yeux.
— Je ne veux pas oublier…
La source murmura :
— Toi, tu peux porter la mémoire. Bois, et tu te souviendras pour deux.
Alors Sélia s'agenouilla.
Elle plongea ses mains dans l'eau claire.
La lumière remonta le long de ses bras jusqu'à son cœur, puis jusqu'à ses yeux qui s'illuminèrent. Et le Monde s'ouvrit en elle.
Elle sentait, non pas le poids du passé, mais la force de ce qu'elle avait toujours été.
La mémoire la traversa comme une lumière brûlante et elle comprit qu'elle devait veiller malgré la douleur, jusqu'au jour où sa sœur reviendrait vers la clarté.
Moralité
On ne peut pas retenir une âme qui choisit le sommeil.
Mais on peut choisir de veiller et de porter la mémoire pour ceux qui dorment encore.
Sylveen S. Simon – Fable pour Les écrits de Sylveen – 19 mai 2026

